Une Odyssée du manager : Charybde ou Scylla ?
- csoisson
- il y a 7 heures
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28 mai 2025
L'expression "tomber de Charybde en Scylla", issue d'un fameux épisode de l'Odyssée d'Homère, est un archétype du choix entre 2 périls inévitables et équivalents en dangers.
L'horrible Scylla est un monstre à moitié enfoncé dans une grotte située à mi-pente d'un énorme rocher, et ses 6 têtes dotées de 3 rangées de dents se jettent sur les marins dont le bateau passent au pied du rocher ; de l'autre côté du détroit, la monstrueuse Charybde vit sous un autre rocher, d'où elle aspire la mer au point que l'on voit le sable au fond, puis la revomit. Pour une raison que le texte n'explique pas, les navires parvenus dans ces parages ne peuvent éviter de passer dans le détroit resserré entre les 2 rochers.
Ce mythe est devenu l'image classique du choix impossible, et terrible.
En repos récemment en bord de mer (un cadre idéal pour cette lecture), je relisais l'Odyssée pour la énième fois, cette fois-ci dans une version dite abrégée qui réussit le tour de force de restituer l'étincellement de l'écriture originelle. Or, j'ai découvert que les 2 dangers ne sont pas du tout équivalents !
Scylla n'a "que" 6 têtes ; et par conséquent, elle ne peut prélever "que" 6 marins à la fois : si le navire est rapide, elle n'aura pas le temps de passer une deuxième fois. Alors que Charybde elle, engloutit certes tout le navire... mais seulement 3 fois par jour : si vous avez la chance de passer au bon moment, vous pouvez en réchapper... Ou sinon, tout perdre.
C'est donc en réalité un vrai choix pour Ulysse. Une décision de manager, certes redoutable, mais pas du tout impossible.
Ce qui est remarquable, c'est qu'Ulysse n'hésite pas une seule seconde, comme si la solution brillait par son évidence : il choisit la route qui longe le rocher de Scylla, et y perd, effectivement, 6 hommes. On sait pourtant à quel point Ulysse est attaché à ses compagnons, et donc combien cette décision dût être douloureuse pour lui. Mais il n'a aucune hésitation.
Cela mérite que l'on s'y attarde un peu.
C'est bien de l'attitude d'un décideur face au hasard, au risque et à l'opportunité, qu'il est question ici.
Ulysse préfère-t-il perdre à coup sûr une partie de l'équipage et sauver le reste, ou bien tenter le tout pour le tout et sauver tout le monde... ou personne ?
Ulysse préfère le sacrifice de 6 personnes. Pourquoi ? J'y vois deux raisonnements probables.
D'abord cette option assure en tout état de cause le maintien du projet : ramener le navire à Ithaque, figure éternelle d'une humanité errante ancrée dans la volonté indomptable du retour.
Il me semble aussi qu'il en va de ce qu'on appellerait, de nos jours, la responsabilité du manager à l'égard des hommes. Le projet, en l'espèce, consiste à ramener non seulement un bateau, mais un maximum de survivants. Tous les marins qui forment l'équipage ont laissé leur maison et leur famille à Ithaque, ont bataillé une décennie sous les murs de Troie et errent depuis sur la mer hostile en essayant de rentrer dans leur patrie. Tenter le pari de passer du côté de Charybde, c'est risquer d'anéantir toutes ces espérances individuelles, alors que Scylla laissera une partie de l'équipage poursuivre le voyage.
Ce n'est pas qu'une question de probabilités, mais de responsabilité.
La décision d'Ulysse prend tout son sens dès que l'on prend conscience qu'Ulysse lui-même pourrait faire partie des 6 hommes dévorés par le monstre. Ulysse est généralement à la barre, c'est lui qui pilote le navire dans les moments difficiles. Tout porte à croire que dans le danger il est sur le pont. Le texte ne le dit pas, mais c'est l'hypothèse que je forme... sinon l'histoire aurait un tout autre sens !
Voilà pour l'Odyssée.
Dans les entreprises, on rencontre divers profils de managers. On y trouve des Ulysse, qui choisiront l'option Charybde, et aussi des managers d'un caractère plus joueur, qui prendront l'option Charybde et qui peuvent même, probablement un peu plus charismatiques que la moyenne, lui donner un sens ou une apparence de sens : on réussit tous ensemble ou bien on échoue tous ensemble...
Et pour une partie de de ces derniers, il se pourrait (mais ce n'est pas automatique) qu'au moment du passage sous les gueules de Scylla, on soit en peine de les trouver sur le pont !..
Ce sont 2 extrêmes. Entre le manager joueur qui ne prend pas sa part de risque, et Ulysse qui choisit de préserver le projet et assume une responsabilité à l'égard des espérances individuelles de son équipe, au risque de sa propre existence, il y a un monde. Mais il existe des positions intermédiaires ; par exemple, le manager prend le risque extrême mais il l'assume avec son équipe. Quelque chose me dit que ce dernier profil est un peu plus rare que les 2 autres, mais je peux me tromper.
Et vous, quel serait votre choix ?
Pour ma part, j'aime bien la prise de risque, mais dans un choix aux conséquences aussi radicales que celui-ci, ma préférence va à la décision d'Ulysse qui, raisonnée et douloureuse, ne mise pas sur sa chance et ne cède pas non plus aux sirènes de la gloire (si ça passe). Les sirènes, c'est un autre épisode !
Mais cela peut éventuellement se discuter.
Cette lecture m'inspire une dernière réflexion. Car dans la réalité, il est rare, ou très rare, que l'on se trouve dans une situation où seules 2 options aussi terribles existent.
Il y a tout d'abord une question d'anticipation.
Anticiper, pour le décideur, c'est justement tenter d'éviter au maximum de se retrouver face à de telles alternatives, auxquelles on n'est préparé ni dans un sens ni dans l'autre. Ulysse, lui, ne peut pas s'y soustraire car il est prisonnier de la haine farouche de Poséidon, maître du monde marin sur lequel il est obligé de naviguer pour rentrer chez lui. Mais tel n'est pas le cas habituel du manager (quoique, parfois ?..).
D'autre part, c'est le plus souvent notre propre resserrement cognitif qui, devant un danger imminent et puissant, paralyse en partie notre esprit et rend plus difficile de sortir du cadre.
Nous réduisons nous-mêmes le champ des possibles, littéralement médusés (un épisode d'une autre saga mythologique grecque !) par ce qui s'annonce. C'est un biais cognitif connu : l'esprit se ferme, au moment où au contraire il faudrait sortir des routines.
Nos choix personnels illustrent aussi ce risque de fermeture aux possibles. Sortir du cadre à titre personnel, dans sa vie professionnelle, ça peut être de renoncer à la voie qui nous mènera à terme à choisir entre deux postes ou deux situations professionnelles également insatisfaisantes, voire odieuses, ou de renoncer à des promotions dans une voie qui ne nous apporte pas de satisfaction, ça peut être de changer d'entreprise ou d'engager une reconversion plus profonde avec l'aide de son compte formation... Etc.
La bonne question à se poser, dans toutes ces situations, est : quelle est la "décision fertile", et porteuse de l'avenir que je désire ?
La manière dont Ulysse tente de répondre à cette question est peut-être l'un des ressorts profonds de toute l'histoire de l'Odyssée...




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