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  • csoisson

Une question de confiance !

J'ai lu récemment dans un article du Monde cette histoire qui m'a enchanté, au sujet du mensonge. C’est parait-il une histoire vraie. Un jeune enfant n’a pas envie d’aller en classe de CP. Le directeur d’école reçoit un appel téléphonique :


« Allo – le petit Serge est malade, il ne pourra pas venir en cours aujourd’hui.

Qui est à l’appareil, demande le directeur.

– C’est mon père. »

« C'est mon père » est finement joué : le petit ne se dégonfle pas. La formule désigne bien le père qui est sensé téléphoner au directeur d'école. Malheureusement pour notre apprenti-menteur, la phrase ne pointe pas seulement le père, mais elle le fait du point de vue du locuteur. Révélant ipso-facto la supercherie.


Je ne sais pas si notre petit effronté a compris facilement son erreur. Il a pu se repasser mille fois la phrase sans voir la faille. La syntaxe est une véritable délatrice.


Cette histoire m'amuse mais elle n'est pas si simple à décortiquer.


Faisons l'hypothèse que, au lieu du petit menteur, ce soit le père qui ait pour de bon appelé le directeur d'école. A la question « Qui est à l'appareil », il aurait certainement répondu : « C'est son père ». Mais quand on y pense un peu, voilà une réponse diablement complexe ! C'est parce qu'ils partagent, l'espace d'un instant, la convention d'adopter le référentiel de l'enfant, que le père et directeur se comprennent. Dans cette convention seulement, le « Je suis son père » est correct.


Revenons à présent à notre petit filou en train de bravement tenter de berner le directeur. Lorsque ce dernier, certainement mis en alerte, demande « Qui est à l'appareil », le petit, pour réussir son coup, devrait se placer mentalement dans la position du père… ayant adopté avec le directeur d'école la convention décrite précédemment ! A savoir, être un père qui répond en adoptant le référentiel de l'enfant. « Je suis son père » (le père de celui-là, l'enfant), et non pas « Je suis mon père » (mon père a moi, l'enfant). Avouez que ça n’est pas simple !


A partir de quel âge devient-on capable de ces jeux de miroir ? Quelle est la compétence nécessaire ?


Tout simplement, celle de se mettre à la place de l'autre. Cette opération mentale serait relativement complexe, si on devait la calculer entièrement sans changer de point de vue. Mais on apprend à le faire beaucoup plus simplement : il suffit de « jouer le rôle » du père. L'espace d'un instant, on va émuler cette situation, en se mettant « à la place de ». Il faut alors être capable de se représenter les choses du point de vue l'autre. On fait la simulation de regarder ces choses que l'on connaît, du point de vue d'un autre.


Lorsque l'on retourne carrément le gant, et qu'on adopte le point de vue de l'autre sur soi-même, alors il devient possible de réussir le mensonge de notre petit fugueur.


Quelques enseignements pouvons-nous tirer de cette histoire amusante ?


Premièrement, que bien mentir est une sacrée opération mentale !


Deuxièmement, que mentir repose sur l'empathie, c'est-à-dire la compétence de se mettre à la place de l'autre, de se représenter son point de vue… pour être en mesure de leurrer celui-ci.


Enfin, que c'est donc la même capacité d'empathie que j'emploie pour comprendre le point de vue et les besoins de l'autre, et développer ainsi un comportement coopératif, que pour lui mentir et le tromper.


J’adore cette conclusion. Car elle nous rappelle à quel point c’est bien le mode de fonctionnement d’une communauté humaine, qui influence la manière dont les individus vont utiliser leurs compétences personnelles : pour coopérer ou pour tromper, dans le cas d’espèce.


Bien souvent, dans une entreprise (par exemple), c’est lorsqu’on en a le plus besoin, c’est-à-dire au moment où les choses commencent à aller mal, que l’information tend à moins bien circuler… Dans une organisation authentiquement fiable, le facteur qui facilite la prise de conscience du danger (aussi bien que des opportunités) n’est pas l’abus du contrôle interne, le flicage des personnes ou l’encouragement de la délation, mais la confiance.


Comme chacun sait, celle-ci ne peut être que réciproque, et elle se prouve au quotidien dans un exercice des droits et devoirs des uns vis-à-vis des autres.


La confiance est ce curieux champ magnétique tissé entre les hommes, qui oriente la capacité d’empathie de chacun du côté de la coopération ou du côté de la manipulation, particulièrement dans des situations difficiles…