Dans la tempĂȘte ou Ă haute vitesse, gardons un angle de vision ouvert !
- Christophe SOISSON
- 28 nov. 2020
- 4 min de lecture
DerniÚre mise à jour : 8 déc. 2020
Nous savons tous que lâangle mort dâun conducteur automobile est la zone inaccessible Ă son champ de vision... Ce qui augmente singuliĂšrement le risque d'accident et sa gravitĂ©, en particulier lors d'un changement de direction, dâun dĂ©passement ou de lâinsertion sur une voie de circulation rapide.
Le code de la route nous enseigne que dans ces manĆuvres, il est essentiel de pivoter la tĂȘte pour regarder de cĂŽtĂ©, et mĂȘme lĂ©gĂšrement en arriĂšre. Ce retournement est une mĂ©taphore trĂšs utile dans notre univers des risques dâentreprise, puisquâil Ă©voque â mais cette fois au figurĂ© â lâutilitĂ© dâeffectuer un retour sur soi.
DĂ©veloppons un peu notre mĂ©taphore automobile. Le champ de vision dâun ĂȘtre humain avoisine thĂ©oriquement les 200°, mais la vision binoculaire couvre un angle maximum de 120°, dans lequel, en outre, tout nâest pas perceptible avec prĂ©cision. Si la discrimination des couleurs est possible dans un angle de 120°, la reconnaissance des symboles ne lâest que dans un angle de 60° et la reconnaissance des mots, selon les individus, entre 20 et 40°.
Or, cette capacitĂ© physiologique nâest que la fenĂȘtre maximale possible. Et câest lâattention qui dĂ©termine le champ dâouverture. Je me souviens Ă ce sujet de la dĂ©monstration de ce phĂ©nomĂšne â un peu inquiĂ©tante â lors dâun stage de rĂ©cupĂ©ration de points du permis de conduire (expĂ©rience que nous ne pouvons recommander puisqu'elle est la consĂ©quence de comportements dĂ©conseillĂ©s)âŻ: lâangle mort au volant augmente avec la vitesse, car celle-ci impose la focalisation de lâattention.

VoilĂ en tout cas qui parachĂšve notre mĂ©taphore automobileâŻ: plus un dirigeant, une Ă©quipe ou une organisation se trouvent dans le feu de lâaction, et moins le champ de vision est large. Lâangle mort augmente. Un des risques principaux est alors de perdre sa capacitĂ© de «âŻretour sur soiâŻÂ», câest-Ă -dire une altĂ©ration de luciditĂ© quant Ă son propre fonctionnement, notamment organisationnel.

Illustration dâun «âŻangle mortâŻÂ»âŻ! © Eric Decetis
Il ne manque pas dâillustrations de ce phĂ©nomĂšne dans le monde de lâentreprise, mais il est particuliĂšrement visible dans les grands projets.
Quand une organisation cesse d'agir avec lucidité
Une des caractĂ©ristiques des grands projets est en effet que, quand ça «âŻpart malâŻÂ», on vire souvent Ă la catastrophe intĂ©grale. Ayant travaillĂ© dans le monde du bĂątiment et des ouvrages dâart, jâai connu dâassez prĂšs certaines de ces catastrophes industrielles oĂč un grand projet qui dĂ©rape finit par dĂ©passer ses coĂ»ts non pas de 5 ou 10%, mais de 30, 50 voire parfois de 100% ! Il existe sans doute une infinitĂ© de causes particuliĂšres Ă ces situations mais une seule est rĂ©currenteâŻ: la perte de luciditĂ©. Pas forcĂ©ment celle des individus, ou en tout cas de tous les individusâŻ: non, câest bien en tant quâorganisation que lâon a cessĂ© dâagir avec luciditĂ©.
Et voici en effet que lâon tolĂšre de ne pas appliquer les procĂ©dures (pourtant implacablement imposĂ©es Ă des projets plus petits bien moins risquĂ©s), que le contrĂŽle financier devient aveugle (sans que lâalerte soit entendue), que lâon veut croire Ă des hommes providentiels (probablement placĂ©s dans lâimpossibilitĂ© de rĂ©ussir) et que lâon ne prend pas Ă temps les dĂ©cisions nĂ©cessaires pour parer aux risques Ă©mergeants car celles-ci, vus lâĂ©chelle du projet et les enjeux de pouvoir que celui-ci cristallise, sont difficiles Ă assumer. Bref, on a cessĂ© de voir la vĂ©rité⊠et dâailleurs, elle nâest plus bonne Ă dire.
Ainsi, quand, sur un grand projet, une entreprise assume un dĂ©passement financier final de 50%, il nâest pas rare que cela reprĂ©sente le coĂ»t de sa dĂ©sorganisation et non le prix intrinsĂšque du programme. Par sa taille, par les enjeux internes quâil a mobilisĂ©s, le grand projet a mis en puissance des facteurs humains et des biais organisationnels tels que la mĂ©canique sâest grippĂ©e. Lâorganisation, au lieu de juguler les risques, nâa fait que les amplifierâŻ!
Deux priorités nous semblent majeures
La critique est aisĂ©e, et telle nâest pas du tout notre dĂ©marche. PrĂ©cisĂ©ment, tout cela nâadvient que parce que le projet est difficile. Les forces de l'entreprise sont trĂšs largement engagĂ©es pour rĂ©ussir, le volontarisme est donc indispensable et lâoptimisme aussi, mĂȘme sâil est parfois un peu forcĂ©. Les patrons, et dâautant plus sâils sont courageux, se retrouvent impliquĂ©s jusquâau cou.
Mais voilĂ âŻ: les garde-fous ont disparu...
Câest pourquoi, dans tous les projets dâune certaine importance, nous sommes convaincus de deux prioritĂ©s majeures.
La premiĂšre conviction est que le facteur de risque principal dans ces projets rĂ©side Ă lâintĂ©rieur de lâorganisation elle-mĂȘme. Câest la maniĂšre dont celle-ci agit collectivement, en termes de management, dâinteractions humaines, de gestion informationnelle, de fonctionnement des processus mis sous pression et de culture qui permettra de juguler, ou au contraire aboutira Ă amplifier le risque externe.
La seconde, et par voie de consĂ©quence, est que le regard dâun tiers intervenant sur le diagnostic des risques est "hautement fiabilisant". Non seulement pour favoriser une objectivitĂ© dans lâanalyse (cela aussi, bien sĂ»r). Mais Ă©galement pour quâil donne Ă voir ce que prĂ©cisĂ©ment on ne regarde plus, volontairement ou non, lorsque la tempĂȘte fait rage ou que l'on Ă©volue Ă haute vitesse, câest-Ă -direâŻ: les risques endogĂšnes.
